Métier : Antiquaire ``Çà se raconte…80

2013-10-26 22:04:46

                                    Les voleurs de temps et d'énergie…  en cinq anecdotes.        

          Depuis une heure, un homme visite le magasin,il recherche de la vaisselle de Limoges signée de certains artistes renommés. Il énumère les meilleurs cabinets américains de menuiserie , me parle des célèbres studios Tiffany, les yeux semi-fermés, petit sourire satisfait, bec-pincé, il prononce correctement chaque syllabe sur le bout des lèvres,  laissant voir qu'il achète ce genre d'articles… Monsieur!

          Soudain, il remarque un article dont les critères correspondent à ses exigences… Il demande le prix, malgré l'étiquette de 150.00 $ qui est affichée en gros et bien en vue… "C'est trop cher pour ce genre d'item! "… Je lui réponds "c’est un article recherché. Il vous intéresse? "… '' Oui mais,"… 

          Finalement, après une heure à se pavaner comme un collectionneur sérieux , son masque subitement tombe… changement radical d'attitude… le voilà maintenant qu'il me '' lyre'' : " ouais… mais je suis du genre à payer 10.00 $ …20.00 $… je recherche les aubaines "… " Difficile avec le genre d'articles que vous m'avez énumérés ! … Bon joueur, je lui offre de me faire une proposition raisonnable… Silence total… Puis s'étirant encore une fois… il lance cette offre ridicule de 25.00 $! … Bien sûr, offre indécente, que je refuse …  Il réplique : "Je le savais… tu n'es pas négociable ! ".

       "Monsieur… Je suis assis à vous écouter depuis une heure… Vous n'auriez pas eu cette patience! Cherchez donc ailleurs…

                                                                ………………………… 

          Deux jeunes femmes aux cheveux colorés, couvertes de "piercings" , de tatouages, etc, se présentent au magasin. L'une d'elles cherche une poupée Shirley Temple. Elle dit avoir fait le tour de plusieurs antiquaires, sans résultat, elle espère toujours.  

           Sachant les coûts élevés de ses tatouages qui lui couvrent une bonne partie du corps, je l'imagine potentiellement en ''moyen". Pour m'assurer de ne pas travailler pour rien ….  je lui dis que j'ai deux de ces poupées en arrière-boutique, et l'informe des prix : 185.00 $ avec costume pour la première et 85.00 $ nue pour la deuxième . Mais c'est un long travail de recherche et je n'ai pas envie de le faire inutilement! 

        Elle me supplie de chercher. "OK, je fais la recherche pour toi ." Trois quarts d'heure plus tard , voici les poupées devant la jeune femme tout excitée, qui prend aussitôt la plus belle, regarde son amie, et dit : "elle est pareille à celle que ma grand-mère m'a donnée… maintenant, je connais sa valeur!" 

         Wow!… Encore une fois me voici le dindon de la farce. 

                                                    ……………………                                                      

        Un certain printemps, au début d'avril, une grand-mère intéressée à une de mes tables, demande de la mesurer…  "Parfait! La table peut entrer à l'endroit prévu… est-il possible de la voir à l'extérieur du magasin, loin de tous ces objets qui l'entourent ?" Wow! Un gros travail… tout est tassé et la table est lourde: mais vu l'intérêt de cette femme, je fais un passage et je sors la table à l'extérieur avec l'aide de mon fils. Elle l'examine attentivement, avoue la trouver parfaite, mais je sens une hésitation… elle n'a pas encore dit son dernier mot… Enfin, elle demande mon meilleur prix? Pas vite la petite dame, malgré tout elle est charmante et si enthousiaste… Je lui fais mon meilleur prix. 

          Puis, une tournure vraiment inattendue… "Parfait, ma fille va sûrement venir la voir en début d'automne… car elle demeure en Saskatchewan … et prévoit acquérir un terrain dans les environs. Elle m'a demandé de lui repérer de belles tables qui pourraient servir dans sa future maison. "Soyez assuré de nous revoir toutes les deux… Cher Monsieur…"   

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           Une mère accompagnée de ses deux ados se présente au magasin: elle visite avec difficulté étant sans arrêt perturbée par ses deux tannants.  Elle est intéressée à divers objets: petit hic… impossible d'avoir deux minutes de répit .Ils ne cessent de se tirailler, vont même jusqu'à volontairement heurter un meuble à répétition et ébranler son contenu… Les avertissements de la mère ne donnent aucun résultat… Ma tension monte… je leur dicte d'aller se tirailler dehors. 

          Sortis, les voilà maintenant parmi les autos à se lancer des roches… puis, afin de presser leur mère, klaxonnent à nous rendre fous… Ce n'est pas suffisant ! … Les voilà devant l'enclos à agacer les chiens. "Tabarnacle… assez c'est assez ! … Je sors …  ils prennent chacun leur trou… La pauvre femme est désespérée et  je la comprends ! Comme elle n'a plus le contrôle, elle s'excuse et part en chialant contre la vie et le père qui les a quittés. Ma sortie imprévue… les a surpris …  Ils sont maintenant assis tranquilles dans l'auto, mais trop tard ...

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          Une vieille auto rouillée se stationne devant le magasin: à voir descendre la "trâlée", on dirait une famille complète. Pourquoi se retournent ils ? Je vois … de peine et de misère , ils sortent une grand mère, pauvre femme, maigre comme un clou,  les traits tirés, une robe trop grande, des bas qui lui retombent sur les chevilles, elle ne peut même pas se tenir debout toute seule, ils ne sont pas trop de deux pour l'aider à marcher vers le magasin. Des acheteurs potentiels? Ça me surprendrait "ben gros"…   

          Ils entrent:  d'une rangée à l'autre, ils regardent et essaient d'intéresser la grand-mère aux objets, qui ne les intéressent même pas eux-mêmes. Ah non! … Ils décident de monter! Pire… avec la grand-mère. Arrivés, chacun prend son bord … on l'oublie … là, près de l'escalier, seule à elle-même … L'angoisse me gagne… pensant au danger, aux conséquences et aux troubles possibles si elle tombait… J'interviens avec autorité …

          "Cette dame ne peut rester seule sans accompagnement ! Quelqu'un la surveille ou elle retourne s'asseoir en sécurité dans l'auto." Ils sont insultés, deviennent agressifs …  et me crient de me mêler de mes affaires… "Désolé je suis le responsable de la boutique… ce n'est pas une discussion, c'est un ultimatum …   

         Blasphémant à tue-tête ils quittent le magasin… "Bon débarras"… 

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